Thil – Longwy , le camp de la mort oublié

Camp de travail, de concentration ou d'extermination ?
Si la polémique persiste vainement, l'hommage est de rigueur
On croit tout savoir des camps de concentration et d'extermination nazis.

La preuve que non avec le camp de Thil (54), créé il y a soixante ans

 

Texte de Jérôme Estrada de Tourniel
Photos de Vinto Ermuni
Extrait du magasine en Passant par la Lorraine

- Dans le Pays-Haut, encore marqué du souvenir de l'époque glorieuse de la sidérurgie, combien connaissent le camp de Thil-Longwy ? Le seul camp d'extermination par le travail et d'affecta­tion spéciale en terre française non annexée, reconnu comme tel lors du procès de Nuremberg.

  - Aujourd'hui, il ne reste aucun vestige. Les champs ont été rendus à leur paisible vocation et aux vaches, qui paissent tranquillement. Cependant, la mémoire reste vive. En témoigne la sculpture imaginée par les élèves du CES Jean-Macé : un déporté agenouillé sur un globe terrestre semble crier au monde sa détresse, sa douleur, sa peur. En témoi­gnent aussi les visiteurs, qui viennent parfois de très loin se recueillir dans la crypte qui renferme le four crématoire. En témoignent enfin les projets de la municipalité autour du site.

L’ARME ABSOLUE

  - Débarquement des Alliés en Afrique du Nord, puis en Sicile et dans le sud de l'Italie, Stalingrad, début de l'offensive aérienne sur l'Allemagne... Après trois années de victoires spectaculaires, l'ère des revers commence pour le IIIéme Reich. Pour sortir de l'impasse, et arracher la décision, Hitler décide la « guerre totale ». Toutes les ressources des forces de l'axe doivent être jetées dans la bataille et l'Europe entière est soumise à une exploitation intensive de ses possibilités matérielles et humaines. Parmi les armes secrètes fabriquées, les célèbres Vl et V2, destinés à détruire l'Angleterre, apparaissent comme la solution de la dernière chance. Les premiers, longs de près de 8 mètres , portant 500 kilos d'explosifs, filent à 900 mètres d'altitude. Les seconds sont beaucoup plus redoutables, avec leurs 13 tonnes dont une tonne d'explosifs et leurs 14 mètres de long. Radioguidé, l'engin atteint 120 km d'altitude pour retomber à 5 000 km/h sur sa cible. Ces fusées supersoniques sont indétectables. Encore faut-il pouvoir fabriquer en chaîne cette arme absolue. Or, le principal centre de fabrication des fusées de Peenemünde a été bombardé par les Alliés (17-18 août 1943). Les nazis décident alors d'abriter sous terre les usines de montage de ces armes secrètes et se mettent à chercher dans toute l'Europe d'autres sites aménageables.

Un petit musé a été aménagé dans la crypte
 
Les nazis décidèrent d'abriter les usines de montage des V1 et V2 sous la terre.

LE SITE IDEAL

  - Ils choisissent la mine du Syndicat de Tiercelet à Thil. L'endroit est idéal, leur avait dit dès 1942 le général Milch, inspecteur général de la Luftwaffe qui l'avait visité: dans la zone réservée, il est sous administration allemande limitrophe de la Moselle annexée, à quelques kilomètres seulement de la frontière et desservi par deux voies ferrées. En outre, la mine est très vaste ( 200 000 mètres carrés de surface de travail) et à flanc de coteau, ce qui présente deux autres avantages indéniables.

  - Aussitôt la décision prise, les événements se précipitent : Porsche contacte personnellement Himmler pour qu'il intercède auprès de Pohl, chef de l'administration centrale des camps de concentration. Directement impliqué dans l'affaire, le directeur de Volkswagen veut que ce dernier prenne en charge ce site secret. Puis, avec d'autres associés, il constitue une société au capital de 10 millions de Reichsmarks.

  - Les premiers« travailleurs forcés » arrivent. Ce sont d'abord de jeunes Français membres du STO (Service du travail obligatoire) ; ceux-ci seront rapidement rejoints par des mineurs de Thil, puis par le personnel d'entreprises allemandes et par des prisonniers de guerre, hommes et femmes, pour l'essentiel russes. Les conditions de travail sont horribles. Les coups pleuvent. Les gardiens, sentant venir la fin de la guerre, s'acharnent plus encore. Sans compter les chiens, qu'on n'hésite pas à lâcher, et les éboulements qui ensevelissent ces corps vêtus de loques... Beaucoup de prisonniers meurent de mauvais traitements.

La nuit, les villages entendaient les convois 
décharger leur cargaison humaine.

 

 

 

En hommage aux déportés, les élèves de Jean-Macé ont imaginé une sculpture émouvante

Hitler voulait lancer ses V1 et V2 en Normandie sur les alliés

DISCIPLINE DE FER

  -Par la suite, les prisonniers sont requis pour la construction d'un camp de concentration, dans une étroite vallée située à la sortie nord du village, caché par le remblai de la ligne ferroviaire Villerupt-Longwy. L'usine, est prête à entrer en action à partir du 6 août.

  -Il faut davantage de main-d'œuvre : on en fait venir de toute l'Europe. Les baraquements verront ainsi arriver des déportés spécialisés dans l'utilisation des machines-outils. Bon nombre d'entre eux arrivent d'Auschwitz, d'autres, du Struthof; il y a également parmi eux des réfractaires au STO. La nuit, les villageois entendent des convois décharger leur cargaison humaine. Sous les ordres du Büttner, réputé pour sa férocité au Struthof, le camp de Thil est soumis à une discipline de fer. La vie des déportés est rythmée par deux appels quotidiens (réveil à 4 heures), les coups, les injures et les trois « repas » : de l'eau noire avec un morceau de pain le matin et une maigre soupe épaissie à la sciure de bois à 11 heures et le soir. Les Thillois voient chaque matin un long cortège de squelettes flottant dans de trop larges pyjamas rayés, minés par la maladie, la fatigue ou la faim, souvent porteurs de pierres, traverser le village pour gagner la mine.

  -Combien de détenus ont souffert dans ces camps? Les chiffres sont imprécis. Un rapport mentionne 860 détenus dans le camp de concentration, mais Eugène Gaspard, l'historien local qui ne cesse de fouiller les documents et de recueillir les témoignages, pense qu'ils étaient plutôt 1 200 environ. Un chiffre auquel il faut ajouter les «forçats» qui travaillaient aussi dans « l'usine ». Au total, plus de 3 000 personnes devaient donc être affectées à la fabrication des Vl et V2. Certaines auraient même « logé» directement dans un coin de la mine. Les effectifs devaient sans doute grimper jusqu'à 7 000, voire au-delà, d'après les documents retrouvés. On ne sait pas si une bombe volante entière est sortie de l'usine, mais des pièces détachées de ces armes ont été produites, des photos américaines le prouvent. Autre certitude: la production ne se limitait pas aux fameuses fusées, on y réalisait aussi le montage de moteurs d'avions.

  -Eugène Gaspard avance le chiffre d'environ 1 000 déportés morts sur place. Au début, les cadavres des personnes décédées soit par mauvais traitement, soit usées par le travail, sont brûlés sur des fagots de sapin. Ce moyen primitif sera rapidement « perfectionné ». Un four crématoire provenant des abattoirs de Villerupt, où il était destiné à brûler les carcasses d'animaux, est installé.

  -En septembre 44, les Alliés sont proches, il faut évacuer d'urgence les lieux. Malheureusement, il n'y a pas assez de wagons. Tous les Juifs, ainsi que les anciens de Peenemünde, qui connaissaient trop de secrets et comptaient parmi les plus anciens dont les plus affaiblis, auraient été fusillés. Les autres sont embarqués avec le matériel, essentiellement vers Kochendorf et Eisbar.

  -À leur arrivée les Américains récupèrent un baraquement qui abritera le personnel servant une pièce d'artillerie. Ceux-là se doutent-ils qu'ici même, au Tiercelet et à Audun, des rampes de lancement de V1 et V2 avaient été construites? Trop loin pour l'Angleterre. C'est sur la France, sur les troupes alliées qui avaient débarqué en Normandie, qu'Hitler voulaient les lancer. Il n'en a pas eu le temps...

DEVOIR DE MEMOIRE

  - Afin de rendre justice aux hommes sacrifiés ici, afin que personne n'oublie, d'autres hommes blessés dans leur âme, habitants de Thil animés d'une volonté de fer, forment un comité dès la fin de la guerre. Ils s'opposeront au déménagement du four crématoire, que des irresponsables voulaient replacer aux abattoirs de Villerupt, et lanceront une souscription pour élever une crypte. Elle sera inaugurée le 17 novembre 1946 et classée nécropole nationale en 1984. Quelques années auparavant (en 1949), le camp de Thil avait été reconnu comme camp de concentration, annexe du Struthof. Avec l'Association pour la mémoire et la reconnaissance du camp de concentration de Thil-Longwy, la municipalité travaille à un important projet d'aménagement du site (accès, parking, table d'orientation). Un véritable parcours historique et « mémoriel » mènera ainsi les visiteurs jusqu'à la nécropole nationale.

  - Autant d'actions qui permettent à toutes ces victimes de la barbarie nazie de prendre, peu à peu, la place qui est la leur dans l'Histoire. Et de sortir définitivement du silence.  

La maquette du camp de Thil permet de se rendre compte de l'organisation des lieux. Les baraquements mesuraient 25 mètres de long sur 6 mètres de large. Chacun contenait plus de cent personnes.
Le four crématoire récupéré aux abattoirs de Villerupt servait à l'origine à incinérer les carcasses de bêtes.
Les travaux du III Reich entre Alzette et Fensch par Eugéne Gaspard, Gérard Klopp éditeur
Tél : 03 82 89 45 92 - Site Internet : WWW.outoftime.de/thil/
 
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